Il était une fois des jeunes qui parlent comme ils vivent, comme ils s’habillent, comme ils galèrent aussi. Ils se sont construit un monde, à l’envers du décor, la tête dans le bitume et les iep qui trempent dans le ciel pour faire des sket-ba toujours plus propres. Ils portent des beeshop, pantalons marée basse qui placent la taille sous les fesses, tee-shirt manches courtes mais à rallonge jusqu’au bout des coudes. S’agit de ne pas être en crime, d’avoir le design… La classe, quoi. C’est comme àç dans le 9 cube, ex-9.3 abandonné aux gens de la haute. Dans le 94 aussi, c’est àç meuk. Partout où les murs de béton ont décoloré l’horizon, du 91 au 20 moins 1 (le 19e arrondissement de Paname), on repeint les mots pour se faire un paysage, une multitude d’images, sans être trop traître avec le réel, sans nier la hass, cette misère du quotidien.
Pour le linguiste Jean-Pierre Goudaillier, professeur à la Sorbonne et auteur de «Comment tu tchatches! » (1), «l’une des réactions au sentiment d’exclusion est la création d’un langage propre». Avec des mots qui pleuvent comme des épices pour donner de la saveur aux mélanges des cultures, offrir un sens à toutes les différences. Sorte d’argot, le langage des quartiers serait donc un registre de langue et non un ovni, «où se rassemblent les dominés pour résister aux dominants. Une langue a toujours eu et comporte toujours ses propres formes de contournement de celle dite académique». Ce petit espace où dire l’interdit, où exprimer erreurs et fautes coupables. Alors voilà, celui qui sort du collège, la zonzon, où il était béton (tombé) parce qu’il avait chourav (voler) la turevoi (véhicule) d’un 3C (costume-cravate-cacahuètes) va rentrer chez lui, retrouver sa 1000fa (famille), où le maton, sa mère, va le coincer un moment. En espérant qu’il recommencera pas – la négation a définitivement perdu sa moitié dans ce langage-là. Ses potos seront contents de le revoir, ils lui demanderont: «Wesh, ma couille! Bien ou bien?» La réponse est dans la question, silence sur les évidences douloureuses, quand ça va mal, la décence veut qu’on se taise.
L’intérêt de ce langage, c’est aussi celui de brouiller les pistes, de cultiver un oral qui reste codé. Si tout le monde sait bien aujourd’hui que les keufs sont aussi des kisdés, des lardus, des schmits, des cops ou de la volaille, c’est que ces mots changent autant qu’ils circulent et sont laissés au langage courant. Vite fait, ça signifie que ce parler, aux fonctions d’abord identitaire et ludique, est aussi cryptique. Sur le fil du langage, les lascars enchaînent les acrobaties métaphoriques: le panier à salade a ainsi cédé sa place à la boîte de six (…Chicken McNuggets, cuisinés par Ronald McDonald’s le bouffon). Il n’y a pas de règle, sauf celle d’innover encore, d’avoir toujours au moins deux pages d’avance sur ceux qui parlent à l’endroit.
Au-delà des codes, les mots sont aussi et surtout des armes de vie, qu’on partage pour se regrouper, pour échapper à la solitude qui rendrait fatale la galère. On s’y invente un monde, où les filles sont des scarlettes (féminin de lascars), des belettes, des schnek, des cisna ou des go, selon les quartiers. Elles sont plus ou moins bombax, tout dépend de la taille des airbags, de la forme du boule aussi. Dans la pagaille métonymique, les charnelles moins avantagées par la nature sont des cartes bleues, des findus (le «plate comme une limande» remastérisé, version surgelés), juste bonnes à faxer. Les garçons, eux, se la pètent un max pour se faire un blaze, un nom, et veillent à pas finir en canard: tout offrir à leur feumeu, histoire de pas s’taper la te-hon… l’ahchouma, quoi. Ils passent leur temps entre soss, associés de l’amitié, et se racontent leurs embrouilles, les ragots du tier-quar. Ils se tapent des barres à larmer de rire, se charrient librement. Ça donne des joutes oratoires, parties de ping-pong verbal entre fromages blancs, graines de couscous, bols de riz et bamboulas. La repartie fuse, dynamique et créative, le jeu peut durer des heures. Et ça casse, jusqu’à coucher l’autre. Un passe-temps, une manière aussi de faire ses armes, de s’aiguiser l’esprit. «C’est par la dérision que se fait la résistance à l’autre monde, explique Jean-Pierre Goudaillier. Plus la pression s’exerce, plus la langue s’invente de l’humour: on rit de soi-même et cela aide à supporter le reste.»
On dirait de la violence partout. En vrai, c’est de la tendresse, débordante, mais engloutie sous des kilomètres de pudeur. Quand ces jeunes aiment, ils ont un cœur si vulnérable que les sentiments, trop forts, inversent le courant, détournent le sens. Le gadjo, s’il est vraiment ganmor (raide-dingue) de sa copine, il clamera: «J’kiffe trop ma karbichounette» (un mix de karba, prostituée, en arabe, et de choune, qui désigne, toujours en arabe, le sexe féminin). Et pour exprimer une émotion, l’expression peut bien saigner, du moment que les mots déchirent. La parole se fait calibre, et comme une détonation au bout. Ce qui est «super» ou «top» dans le monde à l’endroit, ça tue tout dans les cités. Dans certains quartiers, ça devient même de la boucherie, tellement c’est d’la balle. Quelque chose d’enivrant, t’as vu, comme un vertige, un vrai truc de ouf, du délire, c’est nar (…cotique)! On dirait que c’est grossier, tout ça, voire vulgaire, hein? Nacera, ça lui fout le seum (les nerfs, en arabe), la geura, ce «rejet systématique». Elle est professeur de français depuis deux ans, «oui, oui, sur le Coran», elle jure. Sa vie ressemble à un grand écart, elle passe d’un langage à l’autre, comme d’un monde à un autre. «La tchatche des quartiers, c’est ma deuxième culture. Qu’on le veuille ou non, ça fait partie de notre patrimoine, c’est ce qu’on hérite des cités. Une façon de vivre, de voir les choses, différente. C’est mal, ça?»
Le linguiste Alain Bentolila pense que oui. Ce jargon serait d’une absolue pauvreté, une prison pour ces jeunes en rupture avec le français. Jean-Pierre Goudaillier tient lui ce «français contemporain des cités pour une langue existentielle, où dépression et précarité riment avec expression et créativité». Cédric le dit autrement: «On est trop humain.» Il a 22 ans, il a grandi dans le quartier du Bois-Sauvage à Evry. Depuis plus d’un an, avec Franck, Imane, Cindy, Marie, Alhousseynou, Kandé, Boudia et Dalla, il travaille à l’élaboration d’un lexique des mots de la banlieue qu’ils voudraient éditer à la rentrée. Et dans le souci de voir reconnaître ce langage qui «est un plus», ils se découvrent le goût de l’écriture, un plaisir inédit à fouiller dans le dictionnaire, à reconstituer l’histoire de ces mots dont leurs bouches sont pleines. Exemple: «Y a d’la cuisse»,pour dire qu’il se trouve quelques filles charmantes dans la place, est une expression reprise à ces temps où les seigneurs exerçaient sur les femmes un droit de cuissage.
Ils aiment que leurs expressions trouvent racine dans d’autres époques, qu’elles mêlent leurs origines arabes, africaines ou gitanes. Des mots qui leur appartiennent, et les racontent comme ils sont. Alors, ces jeunes-là risquent de cheeper (aspirer doucement sa salive dans un léger sifflement, pour signifier l’agacement, prévenir son interlocuteur que la colère monte) encore et souvent, si on les accuse de ne pas parler français, quand ils disent leurs maux comme ils les pensent. «On n’est pas des animaux, on parle comme ça, voilà, ça existe, et il faut aller à la découverte de notre culture», insiste Cédric.
Seulement la tchatche des banlieues fait peur à qui ne la pratique pas. Parce qu’on peut «la trouver extrêmement violente», avoue un professeur de français, qui exerce à Clichy-sous-Bois. Il a mis six ans à « apprivoiser ce langage, qu’il comprend maintenant comme l’expression d’une violence subie». Si l’enseignant voit des aspects positifs dans «un vocabulaire fleuri, une reconstruction langagière permanente», il refuse «systématiquement cette façon de parler en classe». Parce que ce n’est pas là sa place, parce qu’il la trouve pauvre aussi, parce qu’elle refuse la nuance. En vérité, les mots se bousculent et ne manquent jamais. Ainsi, le mot pince désigne-t-il un radin, certes, mais qui le sera toujours moins que celui accusé d’être une pince-monseigneur. «Et celui qui ne partagerait même pas un gobelet en plastique cassé pour boire, c’est une grue», précise Alhousseynou. Et les filles, elles, voient bien la nuance entre un mec tranquille qui les ambiancent, et un relou qui les angoissent. Quant à celui qui se fait carotter (arnaquer, carna), il s’en sort toujours mieux que l’autre, qui s’est fait mettre une courgette (entubé) ou pis… un chou (entubé grave cette fois).
Alors, c’est Marcela, de l’association Permis de Vivre la Ville (2), qui le dit: «On ne peut pas, on ne doit pas opposer le langage de la rue à celui de l’école. Par contre, on peut se poser la question aujourd’hui de la difficulté de transmettre le français en tant que langue écrite aux enfants des quartiers.» Elle voudrait que tout le monde comprenne que le parler de ces jeunes qu’elle encadre, s’il ressemble à un symptôme de l’échec scolaire, «n’en est surtout pas la cause». Plutôt un refuge, une manière de résister à cette condition définitive d’enfants à l’avenir tout tracé: «On oriente trop facilement ces enfants vers des filières manuelles, on ne les attend pas là où ils pourraient surprendre… L’école ne cultive pas assez pour eux le goût de la lecture et de l’écriture.»
Samba Sarré est le père d’Alhousseynou. Ce Sénégalais arrivé en France en 1988, qui parle un français soutenu, qui n’écorche jamais un mot, pense que «cette langue des cités est un registre supplémentaire pour nos jeunes». Il dit: «Ce langage est une richesse, parce que, plus spontané, il entraîne nos enfants à exprimer leur sensibilité librement. Ils sont ainsi en dehors des normes académiques, et c’est le chemin de la poésie, vous savez. Il faudrait qu’ils osent passer dans le cadre écrit. Leurs mots sont comme des idéogrammes, leur sens n’est pas fixé, il change en fonction des circonstances et des interlocuteurs.» Pas de souci, la caillera des quartiers sait parler le bon françois, quand elle veut. «Il suffit de changer de disquette, et on se met à causer comme un greffier», explique Cédric. Le blème, c’est moins souvent la parole que le regard des autres: «On nous prend pour ce qu’on n’est pas toujours, des délinquants.» Ou des illettrés. Dans le dictionnaire, il y a un mot pour dire tous les leurs: la diglossie. C’est le fait de pratiquer deux langues, dont l’une est socio-politiquement inférieure à l’autre.
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